Le roman
du terrain
Le journal de bord est le roman du terrain en train de s’écrire. Il rassemble les impressions, les choix et les doutes de l’anthropologue. Il permet de partager l’aventure de l’enquête et de comprendre concrètement comment se construisent les sciences sociales.
Pourquoi un doctorat au sein des campagnes romandes ?
Quand j’ai commencé à préparer mon sujet de doctorat, il me fallait une thématique capable de tenir dans le temps. Un sujet qui ne m’ennuierait pas au bout de quelques mois. Un sujet qui ait du sens pour moi, et pour les autres.
La réponse, je l’ai trouvée dans mes souvenirs : la campagne, et ses habitantes.
Tais-toi ké !
Petite, je grandis entre deux mondes : la ville et la campagne. Dans les années 90, chaque été, je quitte Renens pour aller à la ferme, dans un petit village romand.
Mes grands-parents me traitent comme une princesse. Pendant deux mois, ils me façonnent à leur image. Ils rêvent secrètement de faire de cette première petite-fille une jolie paysanne bien comme il faut. Je me laisse faire avec plaisir.
Chaque été, je m’habille en petite fermière. Je vais aux champs. Je conduis le tracteur. Je coupe les betteraves en deux pour lécher le sucre. Je m’occupe des veaux, je nourris les vaches. Le dimanche, c’est la messe. Et chaque année, après deux mois de « bedoume », de « coter le carnotzet », de « déguiller » et de « pétouiller », je rentre avec un accent vaudois qui donne des sueurs froides à ma mère.
Je grandis, et je découvre que la frontière entre ville et campagne n’est pas simple. À la ville, je vis dans un environnement multiculturel. À la campagne, je découvre le racisme — grand-maman qui sort en courant « côter la voiture parce qu’elle a vu un noir dans le village ». Je découvre un rapport dur aux animaux — « touche pas ça ké, c’est bourré de maladies », quand je caresse un chaton. Je comprends qu’il y a des sujets tabous — « grand-papa, c’est quand que les vaches sortent dehors ? » « Tais-toi ké, tu vas pas faire ta saloperie d’écolo. »
On me répète qu’il faut surtout faire un métier qui rapporte. Moi, je rêve d’études. Je veux être écrivaine ou avocate. Tais-toi ké ! rigole encore grand-maman.
Il y a des choses que je n’aime pas à la campagne. Je n’ai pas le droit de lire quand c’est soirée loto — « qu’est-ce qu’elles vont dire les dames ». À 13 ans, quand je dis que je veux être végétarienne, c’est le scandale. Pas le droit de m’habiller en noir — « ça se fait pas ». Pas le droit de demander si Dieu existe — « ça se fait pas ». Pas le droit de me maquiller — « ça se fait pas ». Et surtout, pas le droit de parler de ce que l’on ressent — « ça se fait pas ».
Et pourtant, j’adore la grange. La petite chambre au grenier qui sent le renfermé. Les fouines que j’entends courir la nuit. Lire les vieux livres qui traînent sur les étagères. Le lait frais le matin. Les repas bien costauds, et les soirées à regarder Fort Boyard avec le chocolat chaud.
Grand-maman est gentille. Elle me dorlote. Elle me rêve paysanne.
Ça sert à rien l’université !
Le temps passe. Je grandis. Au grand désespoir de mes grands-parents, je me marie aux études plutôt qu’au paysan du coin.
Le jour où je réussis des examens particulièrement difficiles pour entrer à l’université, je jubile. Moi, issue d’un milieu ouvrier et agricole, je suis la première de la famille à entrer à l’université. Que je suis fière !
Et puis grand-maman m’appelle. Je réponds, prête à accepter les compliments face à ma réussite. Mais…
Je comprends ce jour-là que je ne serai jamais la fierté de la famille. Je poursuis quand même. Pour moi.
À l’université, c’est difficile. J’ai du retard. Ma culture générale est faible. Je galère financièrement. Je parle moins bien que les autres. À la campagne, je suis l’intello bobo. À la ville, je suis la fille de la ferme.
Les sciences sociales, quelle horreur !
J’ai choisi la discipline qui « ne sert à rien ». Celle qui fait lever les yeux au ciel. Les sciences sociales.
Quand je dis que je suis anthropologue, personne ne sait ce que ça veut dire. Alors j’explique. Je simplifie. Je vulgarise. Je rends ça concret. Parce que je veux que ma famille comprenne ce que je fais.
Mais ce tiraillement entre deux mondes qui se jugent sans se connaître me poursuit.
Mon doctorat devient alors une manière d’y répondre.
Je choisis ce sujet parce qu’il est important. Parce qu’il me touche. Et parce que je veux réunir ces mondes qui vivent côte à côte sans jamais se parler.
Je décide donc de mener une enquête anthropologique locale et personnelle : les femmes paysannes.
Entrée sur le terrain : quand un acte manqué devient une question de recherche
L’été 2025, je fais ma première rencontre de terrain. Andréa, présidente de l’Association des Paysannes Vaudoises Mézières et environs, me contacte pour me parler d’une exposition qu’elle doit réaliser pour la Ferme des Troncs. Nous sympathisons et décidons de nous associer dans ce projet : elle parlera de la nourriture dans le Jorat et moi des femmes paysannes.
La Ferme des Troncs
Lors de notre deuxième rencontre, nous sommes assises dehors, à la Ferme des Troncs, avec une responsable des visites. Nous parlons du projet d’exposition. Je suis enthousiaste. Elles aussi.
Et puis, au détour d’une phrase, je dis : — « Les paysannes… donc les femmes de paysans… »
Je m’arrête net. Mais qu’est-ce que je viens de dire ?
Je souris, un peu gênée, et je me reprends aussitôt : — « Mais pourquoi je dis ça ? Une paysanne n’est pas forcément une femme de paysan. »
J’ai un peu honte quand même… des années d’études sur le genre à l’université, et voilà que mon inconscient me rattrape au galop. Je revois grand-maman, préparant le repas, me demandant d’aller jeter les épluchures sur le tas de fumier. La figure de la « femme de paysan » appartient à ma mémoire familiale plus qu’à la réalité contemporaine.
Nous continuons à discuter. On me parle de femmes qui ont leur propre exploitation, de parcours très différents, et de la diversité des manières d’être paysanne aujourd’hui.
En repartant de la ferme, je me dis que cette maladresse n’est sans doute pas anodine.
De la Ferme des Troncs au Musée Eugène Burnand
Le projet devait initialement prendre place à la Ferme des Troncs. Mais Interface, à l’Université de Lausanne, qui finance le démarrage de l’exposition, questionne la pertinence de ce lieu pour accueillir le public.
La Ferme des Troncs n’est pas chauffée en hiver et les visites s’y font essentiellement sur demande. Il serait donc difficile d’y accueillir régulièrement des visiteurs et de donner à l’exposition toute la visibilité espérée.
Changement de programme, donc.
J’écris à plusieurs musées pour leur proposer le projet. La démarche est un peu désespérée : les programmations culturelles se préparent longtemps à l’avance et je les contacte presque à la dernière minute.
Et puis, coup de chance incroyable, je tombe sur Sarah Besson, du Musée Eugène Burnand.
Sarah partage mon enthousiasme et cette tendance à chercher des solutions avant de voir les problèmes. Elle aime se lancer dans de nouveaux projets, parfois au détriment du temps dont elle dispose réellement.
Nous nous appelons, puis nous nous rencontrons. Le courant passe immédiatement.
Nous avons la même envie de construire, la même énergie et le même goût pour les projets qui paraissent d’abord un peu trop ambitieux.
Le musée ouvrira même exceptionnellement pendant l’hiver, alors qu’il est normalement fermé durant cette période.
Son enthousiasme me donne immédiatement envie d’aller plus loin. Si les fondations et les organismes susceptibles de soutenir l’exposition sont convaincus par le projet, celui-ci pourra prendre une ampleur bien plus importante que prévu initialement.
Je dépose donc de nouvelles demandes de financement.
La Loterie Romande est la première à rejoindre le projet. Elle sera ensuite suivie par plusieurs fondations et organismes, permettant à l’exposition de changer progressivement d’échelle.
Ce déplacement change tout : la visibilité de l’exposition, sa durée, ses possibilités scénographiques et, finalement, l’ambition même du projet.
Rencontre de M.
Il est temps de commencer l’enquête, d’entrer sur le terrain et de découvrir des femmes du milieu agricole.
J’ai eu des contacts avec M. ; elle avait l’air sympa au téléphone. C’est parti !
Je me parque devant une vieille ferme qui me rappelle mon enfance, avec cette excitation mêlée à l’appréhension de la « première rencontre ». Alors que je me dirige vers la bâtisse poussiéreuse, une voix me sort de ma rêverie :
Exit mes souvenirs d’enfance, j’entre dans la modernité. M. habite dans la grange rénovée. Intérieur spacieux, lumineux, ultra moderne. La cuisine ouverte, avec son îlot central, détonne avec la vieille table en bois – type carnotzet – sur laquelle je dessinais enfant.
Je balaie mes souvenirs poussiéreux et je laisse M. bousculer mes aprioris.
Elle m’explique les bases essentielles de son métier / de quoi ? :
M. prend souvent la défense de son fils face à son mari ; « ce n’est pas forcément parce que je suis d’accord sur tout, mais il faut laisser la place aux jeunes. »
La transition écologique fait donc ses pas sur le domaine :
Pour son mari, ce n’est pas toujours simple de voir le domaine changer ; « mais il faut encourager les jeunes dans leur projet, sinon ils ne reprendraient pas le domaine ».
Elle me parle de sa belle-fille ; elles ont de bons rapports, ce qui n’est pas toujours le cas sur les exploitations.
Puis, elle m’offre un grand moment d’humilité :
« Non-genrée » ? Pourquoi je suis surprise que cette paysanne qui approche la retraite utilise ce terme ? J’ai un peu honte. L’uni n’a pas le monopole des expressions féministes, mais pourtant je ne m’attendais pas à ça.
Plus tard, A. me dira aussi : « tu sais, il y a une vraie sororité dans notre monde ».
Encore un mot que je n’imaginais pas entendre dans une ferme.
« Nous avons des associations très actives. Les associations régionales sont fédérées par les associations cantonales, puis par l’association fédérale ».
J’entends parler d’Anne Challandes, cette paysanne juriste qui fait « bouger les choses ».
« Elle a imposé la reconnaissance juridique des femmes sur les domaines pour les paiements directs. »
M. m’explique que mon fail sur « femme de paysan » n’est pas anodin.
La sororité, c’est important chez les femmes paysannes. Se rencontrer, échanger est nécessaire dans ce monde solitaire et exigeant.
La petite fille qui tient la fourche a grandi et découvert qu’elle devait laisser les souvenirs d’enfance loin de son terrain.
Le monde a évolué ; les paysannes aussi.
Mon expérience n’a qu’une valeur relative et il va falloir maintenant rencontrer encore et encore ces femmes d’aujourd’hui.
La reconnaissance comme problème central : rencontre de A.
Si j’avais encore des aprioris après la rencontre de M., A. les enverra valdinguer à coups de bonnes blagues et de discours endiablés.
Son premier mail contient déjà quelques pépites :
A. a une vie surprenante : « à vingt-cinq ans, j’avais envie de voyager ; je suis partie au Pérou pour travailler dans un orphelinat, parce que je me disais qu’avec ce qu’on gagnait en Suisse, il fallait donner quelque chose en retour, quand on visitait le monde ». Elle tombe enceinte et rentre en Suisse pour trouver un emploi rapidement avant l’accouchement. Elle élève son fils seule, fait des études d’infirmière et, à trente-cinq ans, elle reprend le domaine de son père.
Elle s’engage depuis des années pour le lait équitable, fait de nombreuses apparitions médiatiques. À côté, elle est infirmière – encore un travail exigeant, aux horaires difficiles et mal payé – quelle femme ! quelle énergie ! Ce que j’aime chez A., c’est qu’elle semble adorer prendre position ; elle paraît faite pour le théâtre. Elle est pétillante et franche du collier.
– Mais !? Anne… Comment fais-tu pour garder une telle bonne humeur, alors que tu travailles tant ?
Ma question n’a aucun sens. A. est comme ça.
Quand deux mondes se regardent sans se comprendre
Un jour, A. me dit :
Je la regarde et je lui réponds, presque spontanément :
Elle me sourit, interrogative.
« Quand je te dis “sciences sociales”, tu penses à quoi ? »
Elle hésite, puis répond, amusée : « Aux wokes, aux bobos, à l’écriture inclusive ».
Nous rions ; nous souffrons des mêmes maux.
Moi aussi, je suis confrontée à des jugements rapides, à l’idée que les sciences sociales « ne servent à rien », qu’elles brassent de l’air, qu’elles ne produisent rien de concret. Alors que c’est un travail long, exigeant, qui demande d’être sans cesse sur le terrain, à l’écoute, à l’étude, pour essayer de comprendre le monde et d’en rendre compte.
Je lui dis que, si je fais un doctorat sur les paysannes, c’est peut-être aussi pour créer ce lien-là : entre le monde paysan et le monde citadin, entre la campagne et l’université. Pour que ces deux univers cessent de se regarder avec méfiance et dans une perspective caricaturale.
Une semaine chez A.
Puis A. m’explique que son employé part une semaine en vacances :
Je me rêve un moment : bottes, jolie salopette, un petit foulard bandana coloré ? Mais il faut revenir à la réalité, ne pas me laisser avoir par une image d’Épinal. Ma naïveté me rattrape sans arrêt : c’est agaçant et je m’énerve contre moi-même.
Le premier jour, j’arrive habillée avec mes affaires de la LANDI. Des habits trop grands et trop chauds.
Il faut donc faire ça avec la fourche ? mais pourquoi est-ce que je suis incapable de ramasser la mélangée avec cet outil ? c’est quand même pas compliqué… Pourtant j’essaie ; mais soit l’herbe coule entre les pics, soit il y en a trop et je suis incapable de le soulever.
(oui, ma voix intérieure a toujours l’accent vaudois quand je suis sur le terrain).
Bon, allez, j’arrête de m’emmerder avec ce truc.
Je prends la pelle ; il paraît que c’est moins efficace mais, vu mes capacités motrices, c’est plus concluant.
Après deux brouettes, je sens mes forces diminuer. La honte !
Le lendemain, je me paie des courbatures phénoménales. Mais, heureusement, à la fin de la semaine, j’enchaîne les six brouettes pleines sans souci.
Je conduis le Weidemann, c’est marrant.
C’est un peu ridicule, comparé à ce que réalise A., mais c’est quand même de petites victoires pour moi.
Une journaliste du magazine Agri Hebdo vient m’interviewer : j’ai un sentiment d’imposture face à l’article.
Je n’aide pas vraiment. Je traîne les pattes en suivant A. partout. J’aimerais aider sérieusement ; mais bon, on n’apprend pas un métier en une matinée.
Micro-trottoir
Fin février, le temps se réchauffe d’un coup ; il est temps de parcourir la ville et de rencontrer ses habitants pour savoir ce qu’ils pensent des paysannes.
L’expérience est d’abord douloureuse.
Avec Zofia, nous commençons avec entrain :
La personne est déjà loin, après nous avoir lancé un regard exaspéré.
– Bonjour, nous…
– J’ai pas le temps (nous dit cette personne, qui va s’asseoir sur une terrasse juste en face…) !
– Bonjour…
– Non.
Les refus s’enchaînent.
Pause. Il faut améliorer notre stratégie.
Ça marche un peu mieux.
Un groupe de jeunes gymnasiens nous met du baume au cœur.
Le groupe est sympa ; ils font les pitres.
« Une paysanne, je la vois rousse avec un chapeau. » – « Non, moi, je la vois blonde ! »
Ils sont drôles. C’est rafraîchissant.
Et puis, difficile de savoir si c’est l’heure qui avance ou notre technique qui s’améliore, mais les passants sont de plus en plus conciliants.
Les jeunes me touchent.
Encore une fois, mes aprioris tombent.
La ville se montre pleine de douceur et de reconnaissance envers ces femmes. Ils ont une idée assez juste de la masse de travail et du manque de reconnaissance, tant des salaires que du monde politique.
Ça n’existe pas, 100%, normalement ; ils sont où, ceux qui accusent les paysannes de détruire la planète à coup de pesticides ?
Résultat de la journée : les paysannes sont « belles », « fortes », « puissantes », « musclées » ; elles « défendent la nature avec fougue », sont « de merveilleuses cuisinières, qui s’occupent bien de leur famille ».
Voilà ce que la ville nous dit.
Un petit détour par Genève. Rebelote.
À nouveau, 100% des échanges sont positifs.
Dans cette histoire, c’est donc le monde urbain qui me surprend le plus.
On ne va pas laisser ces beaux messages sans rien en faire.
