Ces extraits sont tirés de Silence, on ferme !, une chronique du monde paysan publiée en 2024 par Anouk Hutmacher aux Éditions Favre. Sociologue de formation et femme de paysan, l’autrice y raconte son immersion dans le monde agricole, son rapport à la paysannerie, à la vie de ferme, aux animaux et aux transformations du métier.
Voir le livre sur le site des Éditions Favre
Chacune a son nom
Des noms qui sonnent bien. Des noms qui sonnent comme l’amour du métier, l’attachement et le respect. Des noms qui emmènent plus loin que la vache elle-même. Des noms qui ressemblent à celui qui les donne. En l’occurrence, j’y trouve poésie, finesse et un brin d’originalité.
Il les nomme rarement au hasard. Par exemple, Micheline est née le jour de l’élection de Madame Calmy-Rey à la présidence de la Confédération. Je sais qu’il l’a nommée ainsi pour me faire plaisir, me montrer son attachement. Il devait être sacrément amoureux pour donner le nom d’une socialiste à l’une de ses vaches !
L’odeur des vaches, c’est toute mon enfance
L’odeur des vaches, c’est toute mon enfance ! Et puis, les sonnailles en été : plus ou moins grosses, plus ou moins graves ou aiguës. Les yeux bien ronds des veaux, presque suppliants… et leur langue râpeuse sur ma main ! Ça, c’est quelque chose !
Je m’en souviens, on se faisait toujours gronder quand on faisait téter nos mains aux veaux. Ça leur donne de mauvaises habitudes, qu’ils disaient ! Maintenant, je suis vieille, alors je fais comme je veux. De toute façon, mon beau-fils n’oserait pas me faire de remarque. Alors, j’en profite, je désobéis.
J’avais oublié tout ça… je crois que ça me fait du bien.
Des noms remplacés par des numéros
Avant la transition, j’avais entré les données de chacune des vaches pour les faire correspondre à un transpondeur qui indique sur la griffe son numéro, la quantité de lait attendue et certaines particularités. En fonction du lait que la vache a donné, l’ordinateur décide de la ration quotidienne de compléments et génère des alertes en cas de besoin.
J’ai bien mémorisé les noms. Chaque nom. Océane, Olive, Samantha, Bruyère, Helvetia, Micheline, Cornette… En moi-même, j’ai parié que d’ici quelques semaines, ces noms ne seraient plus utilisés pour décrire les vaches. J’ai parié en moi-même que, dans la bouche des hommes, ces jolis noms seraient remplacés par les numéros du transpondeur. Sans bonheur, j’ai gagné mon pari.
Tout ce que j’aimais a disparu
Pour moi, la stabulation, c’était l’espoir qu’il y ait moins de boulot. Qu’il y ait plus de temps. Pour l’amour, le dessin, les enfants, les commissions, le canapé, une bonne série, les amis, l’apéro.
C’était l’espoir de sortir du tunnel et d’assurer au grand (et à ses enfants pourquoi pas ?) un avenir dans le métier. L’espoir, c’était d’alléger et que ça aille mieux. Eh ben non, on peut dire que c’est raté.
Tout ce que j’aimais en commençant à traire a disparu. Tout ce qui m’amenait à pousser la porte de l’écurie à 5 heures le matin et à me sentir chez moi n’est plus. Je ne vais plus traire. Je travaille à temps partiel et m’occupe des enfants, de la maison. De toute façon, les hommes n’ont plus besoin de moi.
Elles ne doivent pas attendre
Et puis aussi, je comprends son abnégation : ses vaches sont captives et il en est responsable. Il n’est pas question de les laisser tomber. Même pas pour une heure. Elles ne doivent pas attendre, ne doivent pas souffrir de nos envies, de nos besoins. Elles n’y peuvent rien de nos caprices d’humains. On leur doit ce respect.
C’est son credo, son réveille-matin.
Pour moi, ça veut dire que je me lève toujours toute seule.
Petit déjeuner au lit du samedi matin ?
Même pas en rêve !
Petit matin coquin ?
Pff !
Week-end en famille à la montagne ?
Vacances au bord de la mer ?
Oublie ! Simplement, oublie !
Extraits reproduits avec l’autorisation de l’autrice, tirés de Silence, on ferme ! Chronique paysanne, d’Anouk Hutmacher, Éditions Favre, 2024.
