Le récit qui suit m’a été envoyé par une paysanne qui souhaite rester anonyme. Afin de garantir la confidentialité, certains éléments ont été modifiés.

Ariane Mérillat

Je suis née dans une ferme du Jura. J’étais la première enfant, la première née. Pendant plusieurs années, j’ai été seule. Puis sont venus un frère et une sœur. Mais au commencement, il n’y avait que mes parents et moi, et surtout cette proximité presque exclusive avec mon père.

Très tôt, je me suis passionnée pour l’agriculture. J’accompagnais mon père partout : aux champs, à l’étable, auprès des vaches. J’aimais l’odeur du foin fraîchement coupé, le grondement des machines, l’attente silencieuse des vêlages. J’apprenais en observant, en imitant, en faisant. Je savais déjà que je voulais devenir agricultrice.

Avec le recul, je comprends que j’occupais en quelque sorte « le rôle du garçon ». J’étais celle qui suivait mon père, celle qui s’intéressait à la technique, au travail, à la terre. Tant qu’il n’y avait pas de frère en âge de prendre cette place, rien ne semblait poser problème. J’étais l’aînée, et cela suffisait.

Les choses ont changé lorsque mon frère a été en âge d’accompagner mon père : peu à peu, il a pris ma place. On ne m’a rien interdit explicitement. Il n’y a pas eu de scène, pas de conflit. Mais j’ai senti que l’on ne m’appelait plus de la même manière. Ce n’était plus moi que l’on attendait. C’était lui.

Je l’ai vécu comme une perte, comme si ma présence n’était plus légitime. Comme si, parce que j’étais une fille, je n’avais finalement occupé qu’une place provisoire. Pourtant, mon désir n’avait pas changé. Mais il est devenu progressivement évident que la ferme reviendrait à mon frère, parce qu’il était le premier garçon né.

Dans ma famille, cela allait de soi. Personne n’a véritablement formulé la règle ; elle s’imposait d’elle-même. Mon frère hériterait. Moi, non.

Plus tard, j’ai choisi de revenir vers l’agriculture. Je me suis formée, j’ai travaillé dans le milieu agricole. Mais je n’ai pas pu reprendre le domaine de mon père. Ce n’était pas l’avenir que j’avais imaginé, enfant, en marchant derrière lui dans les champs.

Quand j’y repense, je mesure combien ce moment où j’ai « perdu ma place » a orienté toute ma trajectoire.

Aujourd’hui, j’ai une fille. Je sais que je ne reproduirai pas cela avec elle. Elle aura le choix.