Le récit qui suit m’a été envoyé par une paysanne qui souhaite rester anonyme. Afin de garantir la confidentialité, certains éléments ont été modifiés.

Ariane Mérillat

Je viens du Valais. Petite, j’allais souvent chez mon parrain. C’était le meilleur ami de mon père. Je passais du temps sur son domaine, je regardais, j’aidais quand je pouvais. Je me sentais bien là-bas. C’était un endroit familier.

Quand j’ai décidé de me lancer dans l’agriculture, la ferme de mon père ne pouvait pas me revenir. Alors je me suis tournée vers mon parrain. Cela me paraissait logique. Il me connaissait depuis toujours, il savait que j’aimais ce métier.

Au début, je pensais que ça irait. Mais très vite, j’ai senti que quelque chose coinçait. Être une femme sur son domaine, ce n’était pas anodin. Les remarques sont venues petit à petit. Il me testait, me provoquait. J’ai été chambrée, parfois insultée. Il mettait en doute ma force, ma résistance, ma place.

J’étais très conciliante : je faisais tout pour rester calme. Je travaillais, je me taisais, j’essayais de faire mes preuves.

Ce qui m’a toujours étonnée, c’est la différence de traitement. D’autres hommes pouvaient arriver, lui parler sèchement, lui dire des choses très dures, presque agressives. « Hey trou du cul ! Va te faire foutre » Bref, les échanges étaient souvent tendus mais cela passait, car malgré tout ces hommes étaient des « bons gars ». Avec moi, la moindre tension prenait une autre dimension. Il était plus dur, plus tranchant. Je n’étais jamais une « bonne fille ».

Je savais aussi que sa vie n’était pas simple. Être paysan, c’est porter beaucoup de responsabilités. Il était souvent inquiet, fatigué. J’ai longtemps pensé que sa dureté venait de là. Alors je me suis habituée. J’ai intégré que cela faisait partie du métier.

Il parlait souvent de transmettre sa ferme à son fils. C’était une évidence pour lui. Mais il n’a pas eu de fils. Je me souviens, la dernière fois que sa femme est tombée enceinte : quand il a su que ce serait encore une fille… Il a refusé d’aller voir sa femme à l’hôpital.

Un jour, dans un accès de colère, il a dit qu’il prendrait son fusil, qu’il abattrait ses vaches une à une et qu’il se tirerait ensuite une balle.